Retour page précédente

Hippolyte de Villemessant
(1810 - 1879)

      Fils du colonel Pierre Cartier et d’Augustine Louise Renée Françoise de Launay de Villemessant, Hippolyte de Villemessant débute sa carrière comme commerçant de rubans. Après la faillite de son affaire, il part s’installer comme inspecteur d’assurances à Tours, puis à Nantes.
      Installé en 1839 à Paris, il lance un hebdomadaire de modes, de littérature, de théâtre et de musique intitulé La Sylphide, qui est imprégné du parfum de ses soutiens publicitaires. En 1841, il crée Le Miroir des dames, qui coule au bout de deux ans. En 1844, La Sylphide connaît le même destin1. En mai 1848, il récidive avec Le Lampion, qui dure trois mois. Le journal est renommé La Bouche de fer et vaut à son auteur une incarcération à la prison Mazas. En 1850, il lance La Chronique de Paris remplacée, après sa suppression, par La Chronique de France.
     « Ce que j’avais voulu faire en fondant le Figaro, c’était créer un journal nouveau, essentiellement parisien, bien vivant, dans lequel serait accueilli toute nouvelle, toute polémique propre à lui infuser le mouvement qui manquait aux autres. »
Telle était l’inspiration d’Hippolyte de Villemessant lorsqu'il ressuscite, le 2 avril 1854, pour la dixième fois Le Figaro sous forme hebdomadaire : « Il avait fait deux fois faillite. Cela peut arriver aux plus honnêtes. Il n’avait plus à choisir qu’entre le suicide et la police correctionnelle. Il en était à cette minute de suprême angoisse où l’homme, qui se sent perdu, risque tout, même un crime. Il risqua plus qu’un crime, il risqua Le Figaro2. » disait Octave Mirbeau.
Il s’entoure de rédacteurs talentueux comme Eugène Caplas et innove : il crée des rubriques permanentes, dans lesquelles les lecteurs se retrouvent, et insère des brèves, une rubrique nécrologique et un courrier des lecteurs. Il est aussi l’instigateur de la rubrique « Échos », qui fait le succès du journal, avec force calembours, anecdotes, indiscrétions et potins qui donnent aux lecteurs l’impression d’appartenir à un public de privilégiés mis dans la confidence.
Il fit également du Figaro, le premier journal français à annoncer des cadeaux ou faveurs pour tout nouvel abonnement. Il émet alors à ses débuts des bulletins d’abonnement, dans les cafés, cercles, hôtels, restaurants, jusqu’aux bains et chez les dentistes, engageant le souscripteur à ne payer son service qu’à la fin de l’année. Ces abonnements s'appuient sur un principe commercial aujourd'hui simple : faire croire à l’abonné que la souscription ne coûte (presque) rien. Afin d’asseoir le grand frère du Figaro, L’Evènement, un quotidien littéraire crée en novembre 1865 par Villemessant en personne, durant l’hiver 1866, Villemessant adressa à tout nouvel abonné, dans une corbeille de carton enjolivée, une douzaine de mandarines, fruits alors rares et chers.
En 1857, il lance le journal de modes La Gazette rose. En 1863, il lance L’Autographe. L’année suivante, il lance Le Grand journal. En novembre 1868, il lance le quotidien littéraire Le Diable à quatre.
Son ancien ami Henri Rochefort, parodiant la devise des Rohan lui attribuait la suivante : « Honnête ne peux, Probe ne veut, Vil me sens ! ».
Du 28 février au 4 mars 1871, la parution du Figaro est interrompue durant l’occupation de Paris par les troupes prussiennes. Le 30 mars 1871, la Commune supprime aussi le journal qui ne reparaîtra qu’avec le retour de Thiers.
Entre l’esprit politique et la satire
Menacé d'abolition pour avoir dérogé aux lois en vigueur en matière de presse, Le Figaro publie, dans son édition du 23 mars 1856 en première page, une sollicitation de demande de grâce, destinée au Prince impérial tout juste âgé de sept jours. La tournure fit sensation et plut à son père l’empereur Napoléon III, qui leva les condamnations contre la publication.
Jusqu’au milieu des années 1870 durant lesquelles Le Figaro se mua en quotidien sage, sérieux et de qualité, parce que bousculé par des journaux à bon marché qui firent dans l’évènement de bas étage et le sensationnel populaire. Le quotidien, fit beaucoup de mal pour le pouvoir en place, celui de Napoléon III, en affrontant les autorités et se moquant du pouvoir jusqu’aux limites les plus extrêmes, concrétisant avec fidélité sa devise : « Loué par ceux-ci, blâmé par ceux-là, me moquant des sots, bravant les méchants, je me hâte de rire de tout de peur d’être obligé d’en pleurer » (Beaumarchais).
Le patron de presse du beau monde
En octobre 1874, il est invité par son ami Jean-Baptiste Daloz à une partie de chasse dans son domaine du Touquet. Émerveillé par le décor qu’il qualifie d’« Arcachon du Nord », il donne l’idée au propriétaire de lotir une partie de son domaine, d’en faire une station balnéaire et de lui donner le nom de « Paris-Plage ». C’est ainsi qu’en 1882, Jean-Baptiste Daloz crée le premier lotissement (partie du Touquet aujourd’hui à l’ouest du boulevard Daloz). De retour à Paris, il écrit dans Le Figaro :
« À quatre kilomètres d’Étaples et à l’embouchure de la Canche, abritée par une forêt de sapins de 1 000 hectares, se trouve une plage plus belle que Trouville. Si Dieu me prête vie, je veux faire de ce pays un Arcachon du Nord. Avant peu le Touquet sera le rendez-vous favori de nos baigneurs parisiens et j’aurai résolu d’une façon pratique le fameux problème Paris-Plage ».
En 1875, Hippolyte de Villemessant cède la direction du journal à Francis Magnard.

Le 17 avril 1879, Le Figaro paraît encadré de noir : Hippolyte de Villemessant a été inhumé la veille au cimetière d’Auteuil. De nombreuses personnes se rendent à ses funérailles. Des écrivains comme Alphonse Daudet et Gustave Flaubert laissent un témoignage de la perte alors ressentie par le monde littéraire et politique.


En 1864, le fondateur du Figaro, Hippolyte de Villemessant, achète une maison au bord de l'eau, à Seine Port. Aimant recevoir, il organise des fêtes et invite le tout-Paris. Pour le baptême de ses petits-enfants, après la cérémonie religieuse agrémentée de la voix du baryton Faure, une fête vénitienne est donnée sur la Seine. Se bousculent à cet événement Alphonse Daudet, Jouvin, Henri Rochefort, Adelina Patti, Gaymard, Virginie Déjazet, Marinoni et la rédaction du Figaro au grand complet. La soirée se termine par un feu d'artifice dont profitent tous les habitants.

 

Lire le chapitre qui lui est consacré dans le livre de
Dominique Paladilhe.

Photo
Photographié par Nadar vers 1855

Cet article par Alain Barbier Sainte Marie
est paru dans les Cahiers Edmond et Jules de Goncourt,
n° 7 1999-2000, p. 266 et suivantes.

Après Figaro, Le Figaro

      C'est un tout petit cimetière (72 ares), celui de l'ancien village d'Auteuil, 57 rue Claude Lorrain (XVIe), protégé par de hauts murs du bruit de la circulation de la rue Michel-Ange. Ouvert en 1800, il a recueilli notamment les dépouilles de la veuve du philosophe Helvétius, d'Hubert Robert, de Carpeaux, de Gavarni, de Charles Gounod. Sur le bord oriental de cette oasis de calme, dans la 8e division, une chapelle surmontée d'un tronc de pyramide graduée attire l'œil. C'est celle de la famille Villemessant. Là, reposent onze membres de cette gens, avec le plus célèbre, Hippolyte de Villemessant, le résurrecteur de Figaro et l'animateur du Figaro, quotidien dont le titre est encore présent dans les kiosques depuis près de 150 ans.

Villemessant perce avec Figaro

      Pendant un quart de siècle, de 1854 à 1879, cet homme a été honni ou respecté, selon les cas, de toute façon craint en tant que directeur d'un journal influent. Exactement depuis le 2 avril 1854, date où il ressuscita le défunt Figaro en en faisant un hebdomadaire. Il relevait ce titre qui, à l'origine, fut un quotidien fondé le 15 janvier 1826, par Maurice Alhoy et Auguste Lepoitevin Saint-Alme, et qui s'intitulait Le Figaro (1). Il portait en sous-titre : journal littéraire, et au-dessous : « Théâtre, critique, sciences, arts, mœurs, nouvelles, scandale (2), économie domestique, biographie, bibliographie, modes, etc., etc.; [sic pour les deux etc. et le point-virgule] ». Aucun nom de directeur ni de rédacteur en chef n'apparaissait, les articles étaient anonymes, ce quotidien tiré sur 4 pages, de format petit in-folio, était situé 17, quai des Augustins. Vignette de titre : Figaro, un genou en terre, vu du profil gauche, représenté en train d'écrire. Il dura jusque vers fin 1833. À la suite, plusieurs tentatives de retour de ce titre firent long feu : de 1835 à 1847, neuf essais de relance de Figaro ou du Figaro échouèrent. Donc, en 1854, Villemessant réussit là où ses prédécesseurs n'avaient pas su trouver la bonne formule. Il s'était entouré de Jean Baptiste Benoît Jouvin (3), l'un de ses gendres, de Gustave Bourdin (4), qui deviendra son second gendre, de Léo Lespès; de bien d'autres plumes célèbres à l'époque, celles de Jules Claretie, Francis Magnard, Henri Rochefort, Charles Monselet, Aurélien Scholl, Philibert Audebrand, Alfred Delvau, Adrien Marx, Louis Goudall, Th. de Banville, Jules Noriac, Louis Ulbach, Charles Yriarte, etc., qui, successivement, firent partie de la rédaction au cours des années suivantes.

      Villemessant, lui-même, n'écrivait pas dans son hebdomadaire, mais il avait un génie : savoir choisir des rédacteurs de talent. Surtout, il avait une vision, des idées, et le sens de l'information qui intéresse les lecteurs. Un vrai patron de presse. Sa vision était celle d'un journal aux qualités typiquement françaises, léger, spirituel, fantaisiste, amusant, sachant créer la surprise à chaque numéro; un journal essentiellement parisien, collant à son public, et lui retournant une image de gaieté souvent gouailleuse, parfois insolente, juste ce qu'il faut pour mettre le lecteur volontiers frondeur de son côté, sans aller jusqu'à mécontenter le Pouvoir; l'image même du héros de Beaumarchais.
Des idées, Villemessant en avait, à jet continu, et certaines ont fait école. C'est lui qui, le premier, a tracé la place, fixée une fois pour toutes, des rubriques régulières, de façon à ne pas désorienter le lecteur et à lui permettre d'aller tout de suite à telle page retrouver sa rubrique préférée. De même a-t-il innové en créant les brèves, ces petites informations très précises, écrites en peu de mots, à la façon d'une dépêche d'agence, et qui constituent, pour un journaliste débutant, l'exercice le plus difficile. « Faites court », répétait-il à son équipe, souhaitant ainsi ne pas lasser le lecteur. Il fit également établir une liste de proscription des clichés à la mode, interdits de séjour dans son journal, pour forcer ses rédacteurs à écrire de façon originale et à secouer toute tendance à la paresse intellectuelle. Une mesure, par parenthèse, qui devrait être réactualisée dans les salles de rédaction de la presse actuelle. Autres innovations : des numéros spéciaux à sujet unique; la rubrique nécrologique, ancêtre du carnet mondain de notre Figaro; les petites annonces; le courrier des lecteurs. Les indiscrétions, les anecdotes, mêlées de calembours, de la rubrique Échos destinée à faire sourire, entre deux articles de fond, étaient très suivies et ce type d'informations donnait l'impression au public d'abonnés et de lecteurs d'être des privilégiés mis dans la confidence. Le Canard enchaîné ne fait rien d'autre de nos jours.

      C'est cette variété dans la nouveauté qui assura le succès du journal. Mais il y eut aussi l'écoute attentive de la réaction des lecteurs. Villemessant allait régulièrement se promener sur le Boulevard (Montmartre ou des Italiens) à la rencontre d'un lecteur connu, ou dans des cafés, des hôtels, des cercles, des cabinets de lecture, des salons de coiffure, même des établissements de bains, tous abonnés au Figaro à tarif réduit. Là, il écoutait les louanges ou les critiques de tel article. Rentré au journal, il accordait une prime au rédacteur couronné par la vox populi, ou il donnait une canne pour aller se promener, c'est-à-dire qu'il licenciait sur le champ le malheureux jugé ennuyeux. Alphonse Daudet, dans son livre de souvenirs Trente ans de Paris (Marpon et Flammarion, 1888, p. 25 sqq.) raconte la scène dans un chapitre consacré à Villemessant, scène à laquelle il avait assisté, horrifié du et qui advint à Paul d'Ivoi (5). Cent ans plus tard, je puis témoigner que la même méthode, à peu près, de détection de l'avis du public, était encore utilisée par le directeur d'un influent quotidien parisien du matin, aujourd'hui disparu. Il se fiait au jugement de son chauffeur qui, tous les matins, en le conduisant au journal, lui commentait le numéro du jour. Malheur au rédacteur dont l'article n'avait pas été compris ou avait paru ennuyeux à cet automédon. Les vitres de la salle du comité de rédaction tremblaient sous la colère du patron. Et si le coup de la canne n'avait plus cours, grâce aux lois sociales contre le licenciement abusif, le journaliste qui avait cessé de plaire ne perdait rien à attendre d'être coincé pour une faute professionnelle, plus ou moins perfidement provoquée, un peu plus tard.

      Cette méthode peut paraître injuste, et brutale, mais elle repose sur cet axiome : le lecteur, comme tout client, a toujours raison. À cet effet, « le lecteur ne doit pas se poser de questions, ni sauter des paragraphes. Tout doit être clair et vivant » m'a déclaré le jour de mon arrivée mon premier maître en journalisme. Il avait raison, comme Villemessant. La preuve, c'est le succès constant de la formule du Figaro hebdomadaire, au point que moins de deux ans après son lancement, le patron décida de paraître deux fois par semaine, le mercredi et le dimanche. Cela commença le 6 janvier 1856. Tout alla bien, et l'heureux patron créa d'autres titres, plus ou moins éphémères, mais destinés à occuper le terrain et à empêcher des concurrents de se placer. Et puis, cela l'amusait.

      Un concurrent, Le Petit Journal
Soudain, le 1er février 1863, le banquier Moïse Polydore Millaud lança un nouveau quotidien à un sou (5 centimes), Le Petit journal, avec le fameux Léo Lespès comme rédacteur en chef, qui signait Timothée Trimm. Ce journal populaire apolitique, consacré aux faits divers traités de façon sensationnelle, et au feuilleton, eut un succès considérable, aussi bien à Paris qu'en province. On admirait le tour de force de T. Trimm, écrire un article par jour. Les chiffres de tirage furent impressionnants pour l'époque. Ce titre ne disparut d'ailleurs que le 27 août 1944. Villemessant comprit vite le danger, même si cette formule de presse populaire à bon marché ne visait pas directement sa clientèle plus bourgeoise. Le 5 novembre 1865, il fit paraître L'Événement, un quotidien d'information à deux sous (10 centimes), destiné à concurrencer celui de Millaud. Prudemment, il n'avait pas engagé son titre favori, Figaro, dans la bagarre. Celle-ci fut sévère et amusa Paris. Millaud l'emporta par l'ampleur du tirage, cinq fois plus important. Mais voilà qu'en l'absence de Villemessant parut un article imprudent sur le droit des pauvres! Le gouvernement fit la grimace et supprima L'Événement d'un trait de plume, le 15 novembre 1866. En rage, Villemessant répliqua du tac au tac en transformant dès le lendemain son bihedomadaire, Figaro, en quotidien apolitique : Le Figaro (à compter du numéro 2 quotidien).

      Avant de quitter le quotidien défunt, il faut rappeler qu'au moment de la cabale contre la Henriette Maréchal des Goncourt au Théâtre Français, en décembre 1865, cabale qui provoqua la chute de la pièce à l'issue de la sixième représentation, le public n'ayant pu pratiquement rien entendre des dialogues à cause du tintamarre des manifestants, Villemessant, toujours à l'affût d'un coup, obtint des Goncourt l'autorisation de publier intégralement le texte de la pièce. Il parut donc du 9 au 14 décembre 1865 dans l'Événement. À ce titre, son directeur paya aux frères trois mille francs de droits, ce qui dédommagea un peu les auteurs du manque à gagner, et permit aux lecteurs du quotidien de prendre connaissance de l'objet du scandale. Belle opération, encore une fois, pour ce diable d'homme!

      Donc, dès le 16 novembre 1866 paraissait un nouveau quotidien, Figaro, qui prenait ainsi la relève de L'Événement. Dès le n° 2, le 17 novembre, Figaro devenait Le Figaro avec en moins la vignette de titre représentant Figaro, et en plus le nom de Villemessant comme rédacteur en chef remplaçant celui de B. Jouvin. Hormis le changement de titre, rien de nouveau. Le style fantaisiste restait la règle. Rendu prudent par le coup de sabre du gouvernement, Villemessant évita tous les sujets sérieux qui risquaient de le fâcher, la politique principalement, et même les articles économiques ou financiers. Les chroniques judiciaires et les faits divers, les comptes rendus de spectacles, les échos parisiens, tout ce qui avait fait le succès de Figaro hebdomadaire devait continuer sans risque à assurer la pérennité de ce quotidien. En rusant de la sorte avec la censure, ce Figaro mérita le mot de Sainte-Beuve, « le Journal des Débats de la petite presse » .
Mais il continue d'innover. Pour la première fois, un huissier, requis le 7 décembre 1866, constate officiellement que le tirage du Figaro s'élève à 56 000 exemplaires, dont 15 000 pour les abonnés. Jamais un journal, dans les mains de Villemessant, n'avait atteint ce score, loin pourtant du phénoménal Petit journal de Millaud qui tirait à près de 300 000 exemplaires.

      La Lanterne
En 1867, l'Empire devient peu à peu plus libéral et prend des mesures en faveur de la presse. Une preuve de faiblesse dont toute l'opposition au régime va profiter. L'Empire ne faisait plus grand-peur, et l'on vit les prudents s'enhardir. Villemessant ne fut pas de reste. Ayant persuadé Henri Rochefort d'exercer son esprit dynamiteur au Figaro, et d'abandonner ainsi Le Charivari, il prit des risques calculés (6) et se lança en annonçant, le 28 mai 1867, le premier numéro du Figaro littéraire et politique, à trois sous (15 centimes). Le directeur affirma que ce quotidien « sera un grand journal fait comme les petits journaux », mais aussi « une arène ouverte et libre », offrant au public « un résumé impartial des faits accompli avec une pointe de critique et une esquisse d'appréciation ». En somme, le rêve de la politique du bon sens. Mais impossible de brider un Rochefort dont les violentes attaques ad hominem risquaient de provoquer la suppression du Figaro. Villemessant, ne pouvant non plus se séparer officiellement de ce redoutable bretteur qui plaisait tant au public, imagina de lui offrir un petit journal où il pourrait à loisir déchirer qui bon lui semblerait. Ce fut La Lanterne qui parut avec les autorisations nécessaires le 30 mai 1868. Les liens étaient maintenus. Le siège de ce futur brûlot était 3 rue Rossini, au Figaro, même administration, même imprimerie, mais… titre différent. Les apparences étaient sauves! Le succès dès le numéro 1 fut foudroyant (« les sujets de mécontentement ») et La Lanterne tira un mois plus tard à 90 000 exemplaires, soit deux fois plus que son père figaresque. Inévitablement, Rochefort dépassa bientôt la mesure et fut poursuivi, condamné; l'exil en Belgique fut sa seule issue. Villemessant retira de cet épisode un regain de popularité incroyable. Il était devenu le roi du Boulevard, le Parisien à inviter, à connaître, à côtoyer. Écrire dans son journal assurait la renommée.

      La Commune
Cela dura jusqu'en mars 1871; le 8, Le Figaro prenait position contre Les Folies Montmartre, le prélude au mouvement insurrectionnel; le 19, les communards envahirent les locaux du journal. Villemessant et ses collaborateurs n'eurent que le temps de s'enfuirpour ne pas être arrêtés. Ce fut le premier journal supprimé par la Commune. Il ne put reprendre sa publication qu'après la victoire des Versaillais. Désormais, Le Figaro devint le journal conservateur lu par les gens raisonnables, et correspondit parfaitement aux attentes du public aristocratique et bourgeois à partir du début de la IIIe République. Cela continue, plus de cent vingt-cinq ans après. Villemessant avait définitivement gagné et conquis un public fidèle.

      Le retrait de Villemessant et sa mort
Prévoyant, Villemessant avait organisé sa succession de façon qu'après sa mort son cher Figaro survive sans soubresauts. Le 14 novembre 1875, il nomma rédacteur en chef Francis Magnard (Bruxelles, 1837 - Paris, 1894) entré au journal en 1863 comme simple rédacteur et également collaborateur de L'Événement. Un peu plus tard, il fut désigné par le patron comme l'un des trois cogérants, avec Rodays et Périvier, lesquels finiront par s'entre-déchirer. Fernand de Rodays (1845-1925), entré en 1871 au Figaro, devint en 1879 administrateur du journal, puis codirecteur à la mort de Magnard. Il finit par être éliminé par Périvier et quitta le quotidien en 1901. Antonin Périvier (1847-1924), qui débuta en 1873 dans ce journal, devint rapidement le secrétaire du patron qui fit de lui son exécuteur testamentaire. Il avait créé le supplément littéraire du Figaro et Le Figaro illustré. Membre du triumvirat dès 1879, il fut destitué avec Rodays en 1901 par l'assemblée des actionnaires. De 1903 à 1909, il se retrouva directeur du Gil Blas.

      Légitimiste et très catholique, Villemessant eût sans doute aimé savoir à l'avance qu'il mourrait un vendredi saint. En villégiature dans sa villa Beaumarchais à Monte-Carlo, il fut atteint d'un œdème pulmonaire en avril 1879, et mourut le 11 en présence de sa femme, de sa fille et d'un de ses petits-fils Bourdin, de son avocat, Me Lachaud, et de Rodays. Charles Monselet, qui avait longtemps collaboré au Figaro et connaissait bien le patron, a raconté dans ses Petits Mémoires littéraires (Charpentier, 1885, ch. XIX) ses dernières visites auprès du malade. Celui-ci avait 69 ans, étant né à Rouen le 22 avril 1810 (7). De grandioses obsèques furent célébrées à l'église Saint-Honoré d'Eylau à Paris (XVIe), avant le transfert, à pied, du corps jusqu'au cimetière d'Auteuil.

Villemessant jugé, par

Flaubert

« Sens-tu la beauté des funérailles de Villemessant ? Embaumement comme celui d'un pharaon, messe dite par un évêque, la gare du chemin de fer transformée en chapelle ardente, retour de cendres à Paris, et demain quel enterrement […]. Et tout cela pour une des plus sales canailles de notre époque! Mais il disposait d'une immense publicité, Inclinons-nous. » C'est ainsi que Flaubert, dans une lettre du 16 avril 1879, à sa nièce Caroline Commanville, commente l'événement (8).
Pas un mot en avril 1879 dans le journal d'Edmond, et pourtant Villemessant, de janvier 1853 au 18 février 1892, y est cité quarante-quatre fois.

Viel Castel

Le comte Horace de Viel Castel, qui publia des Mémoires sur le Second Empire, - dont le style, dénué d'aménité sur la société de ce temps, ressemble fort à celui du journal des Goncourt, le talent en moins, mais à égalité de lucidité sur le dessous des masques, - n'a pas manqué de fustiger « la presse [qui] a ses bas-fonds, dans lesquels s'agitent des troupes de bohémiens littéraires, à l'existence honteuse, et, peut-être, doutera-t-on plus tard de la bassesse de ces misérables » (14 août 1851). Et de citer Villemessant, Charles Maurice, Fiorentino, Lireux, et même Roqueplan, en tant que directeur des Variétés. Pour ce qui concerne Villemessant, il le traite carrément de maître-chanteur.

Monselet

Quant à Charles Monselet, déjà cité, il a dressé en 1857 un portrait physique et moral de son patron dans sa Lorgnette littéraire. Dictionnaire des grands et des petits auteurs de mon temps (édition Poulet-Malassis et de Broise). Portrait modéré, il faut l'avouer, et on le comprend, qui ne pouvait mécontenter l'imprévisible et redoutable directeur du Figaro. L'aspect physique est bien rendu : « L'homme est grand, et massif; il tient au sol par de fortes attaches, et l'on devine qu'il ne céderait pas aisément sa portion d'existence. Le regard est prompt et inquiétant; ceux sur lesquels il tombe ne se sentent pas à leur aise; les dents ont tous les appétits, la lèvre a toutes les soifs. De tout cela résulte un ensemble gouailleur et robuste. »
Évoquant son journal, il en dit que c'est « la terreur et l'amusement des Athéniens du boulevard. On ne s'occupe guère dans ce journal que des littérateurs, des boursiers et des comédiennes. Les articles sur les boursiers y sont faits par les littérateurs; les articles sur les littérateurs y sont faits par les comédiennes. Au milieu de ce pêle-mêle, de ce bruit, de cet esprit, de ces passions, de ces efforts, de ces haines et de cette incohérence la tête de Villemessant se dresse joyeuse, comme une Méduse enivrée. »
Cette belle page donne une idée, à peine outrancière, de ce que fut ce journal dans les années cinquante.

Alphonse Daudet

Alphonse Daudet qui a bien connu le patron du Figaro en a donné, lui aussi, un portrait d'après nature, assez équilibré, ne masquant ni les défauts ni les qualités de l'homme. Ce portrait, daté de 1870, a été introduit dans Trente ans de Paris, déjà cité au début de cet article. Faisant allusion à la comédie de Diderot, Daudet écrit, à propos de Villemessant, « Est-il bon, est-il méchant ? » On est en droit de se poser effectivement la question, surtout si l'on complète le titre par le sous-titre de la pièce : « ou l'officieux persifleur, ou, celui qui les sert tous et n'en contente aucun ». « L'officieux persifleur » ne s'applique-t-il pas au personnage, du moins à son Figaro ? Brutal, il se montrait souvent tel « suivant le jour et l'heure », comme en témoigne par exemple le coup de la canne donnée à Paul d'Ivoi. « Tyrannique, capricieux », selon Daudet, il l'était. Il ne vivait quc pour son journal, ne jugeant les hommes qu'en fonction de l'intérêt de "son" Figaro. Sans scrupule, il licenciait quiconque risquait par ses articles d'ennuyer le public. Il estimait, et c'était vrai, que d'avoir été rédacteur un temps chez lui assurait au vidé une notoriété lui permettant de se recaser très vite dans une autre feuille (9). Daudet cite une phrase de Villemessant selon laquelle tout homme a « son article dans le ventre », il ne s'agit que de le faire sortir!
Ce Janus savait pourtant se montrer généreux. Daudet cite un exemple caractéristique. Un postier, connu de lui, soupçonné d'avoir été favorable aux communards, fut licencié. Daudet plaida sa cause auprès de Villemessant qui, à défaut de pouvoir l'utiliser, proposa de lui verser une rente de 200 fr. par mois, le temps qu'il retrouve du travail. L'homme remboursa son bienfaiteur et Daudet porta les six cents francs avec une lettre de gratitude à l'ogre, ahuri d'une telle honnêteté. « Mais je l'avais donné, cet argent! il veut me le rendre… C'est la première fois que cela m'arrive. Et un communard, encore, elle est bien bonne! » Tout en se félicitant de n'avoir pas obligé un ingrat, mine de rien il comptait la somme et s'exclama : « Eh! dites donc, Daudet, il manque cent sous à notre compte! » C'était vrai, mais par inadvertance, non par filouterie. Et Daudet de conclure avec beaucoup de finesse : « […] l'homme pratique apparaissait. Tel était cet homme compliqué, très réfléchi, très malin au fond sous une apparence de bonhomie et de prime-saut ».

Gustave Claudin

Un autre témoin, Gustave Claudin (1823-1896), qui fut chroniqueur au Figaro, porte un jugement à peu près semblable sur son ancien patron dans un livre qui fourmille de noms oubliés ou peu connus et d'anecdotes : Mes souvenirs. Les boulevards de 1840 1870 (Calmann-Lévy, 1884). Il commence par rappeler à ses lecteurs ces quelques lignes du directeur du nouveau quotidien, Le Figaro, paru en 1867 : « Ce que je voudrais, ce serait d'arriver à vous contraindre à lire le journal depuis la première ligne jusqu'à la dernière. » Le succès continu de ce quotidien tendrait à prouver qu'il y est parvenu, en grande partie du moins. Claudin en conclut qu'il avait le « génie du journalisme ». Son journal plaisait aux désœuvrés, aux esprits légers et aux femmes. En revanche, il lui reproche de « trop exploiter le scandale ». Il savait stimuler ses rédacteurs, leur suggérant des idées, aiguisant leur esprit, sans savoir écrire lui-même. C'était un parfait animateur d'équipe. Claudin ne cache pas qu'il était « parfois brutal, maladroit, injuste », peut-être parce qu'il avait mangé, « comme on dit, de la vache enragée », dans sa jeunesse, et que la lutte pour la réussite avait été longue et difficile. Mais c'était, pour son ancien rédacteur, « un bourru bienfaisant ». Il cite à ce propos une anecdote qui rejoint celle de Daudet. Apprenant « qu'un journaliste de talent qui avait été ministre était en prison et sans ressources, il chargea M. Saint-Genest de lui faire parvenir anonymement 2 000 francs par l'intermédiaire d'un pasteur protestant, qui allait le voir dans sa prison. Le journaliste refusa ce don et quand M. Saint -Genest remit les 2 000 francs à Villemessant, celui-ci dit en maugréant : « Je n'ai pas de chance de revoir mon argent qui a été refusé par celui auquel je l'offrais, et que le pasteur n'a même pas eu l'esprit d'intercepter. » Et Claudin de conclure : « On lui eût volé son porte-monnaie, qu'il n'aurait pas été plus furieux. » On peut, sans jugement téméraire, conclure aussi qu'il se sentait frustré d'une bonne action qui lui aurait donné bonne conscience, effaçant, à ses yeux, certains comportements moins charitables.

Et les Goncourt ?

Dans leur Journal, ils évoquent Villemessant, et on les sent fascinés par le personnage si différent d'eux, fascinés par son succès, son culot, sa puissance, mais exaspérés par cela même, qu'ils contestaient; au fond, un peu intimidés et envieux de cet homme. Comme eux, il aura eu beaucoup d'ennemis, mais il a su, lui, se faire craindre, Relisez le Journal du 2 février 1860 où Edmond About raconte aux frères comment la vente du Figaro sur la voie publique n'avait pas été interdite, à la suite d'un article injurieux pour lui sur le duel About-F.Vaudin (10).
About précise que Le Figaro n'avait pas été saisi grâce à J. F. Mocquard, le chef du cabinet de l'Empereur, ou au préfet de police, Édouard Boittelle, « que Villemessant a dans sa manche »! Cela devait se savoir, sur la place de Paris, dans le microcosme littéraire et éditorial. Il suffit de lire la brochure d'Eugène de Mirecourt, Villemessant, dans sa collection « Les contemporains. Portraits et silhouettes au XIXe siècle » (édition de 1867). Lui qui d'habitude est venimeux comme une vipère, il se montre cette fois prudent comme une couleuvre, gentil comme tout, et même avocat du directeur du Figaro contre les pharisiens qui l'accusent de cultiver le scandale dans son journal. C'est très significatif.
Les Goncourt eux-mêmes! Relisons leurs Hommes de lettres, parus le 24 janvier 1860. Villemessant est représenté sous les traits de Montbaillard. Montbaillard n'est pas un clone de Villemessant, ce n'en est qu'une pâle contrefaçon avec tous les défauts que cela suppose par rapport au modèle original. Au chapitre VII, Montbaillard déclare : « Tu sais, moi, je n'ai pas d'opinions littéraires… » Ce n'est pas bien méchant, même si c'était vrai. Un peu plus loin dans ce paragraphe, le directeur du Scandale proclame : « Une réponse à une attaque, mais c'est le meilleur article d'un homme! Il le lime, il le soigne… il le réussit toujours! » La fin de ce passage démasque un peu le patron de Figaro: « […] Et puis, rien à payer, conçois-tu ? Oh! je sais faire un journal! » On retrouve le même cynisme au début du chapitre VIII, là où Montbaillard entrevoit une belle opération publicitaire : « Une semaine que le numéro sera fade, nous ouvrirons une souscription… ça fait toujours bien. » (11)
Ce terrible directeur du Figaro savait en certaines occasions se montrer familier, débonnaire et de bonne humeur. Au chapitre LXIV du roman, en randonnée à Troyes, l'équipe du Scandale (à noter au passage le titre du journal choisi par les Goncourt…). Montbaillard, Mollandeux (alias Ch. Monselet), Couturat (Nadar) et Nachette (Aurélien Scholl), rejoint là Charles Demailly et Marthe. On nous montre « Montbaillard en manches de chemise, son paletot sur le bras, et son chapeau en l'air au bout de sa canne, ouvrir la marche en chantant d'une voix de tonnerre enrouée :
Et l'on verra le bourgeois éclairé
Donner sa fille au forçat libéré!
Deux pages plus loin, tout le monde à la cuisine. Montbaillard, « sa montre à la main, tâtait le pouls à des œufs frais, dont il avait pris la cuisson sous sa responsabilité. » Au dessert, petit couplet de satisfaction du directeur devant les protagonistes de sa rédaction :
« Mes enfants, […] je vous apprendrai que le Scandale va comme papa et maman… Nous avons fait ce mois-ci un argent fou… […] si ça continue, je vais louer l'Odéon pour y mettre mes bureaux d'abonnement! on y jouera la Recette, pièce à tiroirs, tous les soirs! Voilà le Scandale calé, à présent... et ils peuvent en faire des journaux! [...] Qu'est-ce que ça me fait ? En attendant, nous avons été obligés de faire cette fois-ci deux tirages du numéro… Et puis, s'ils m'embêtent, savez-vous ce que je fais ? Je parais deux fois par semaine… et nous verrons bien. »
Tout cela est conforme à la réalité. Nous avons vu que Villemessant a transformé son hebdomadaire en bihebdomadaire en janvier 1856. Et le journal du 15 août 1858 raconte l'invitation des frères « au bout de la forêt de Chambord », « au cœur et dans l'intérieur de l'homme qui sera au XIX' siècle le grand type, le grand homme et la grande fortune du Petit Journal : nous allons diner chez Villemessant. »
Et durant trois pages et demie nous lisons la préparation, le matériau brut de ce qui sera le portrait de ce Mercadet dans Les Hommes de lettres; jusqu'au couplet de la chanson qu'on a lu plus haut. On y voit Villemessant se complaire à faire visiter son domaine et sa maison à ses hôtes, avec une satisfaction et une complaisance de nouveau riche, très « seigneur de village […]; putiphardé du regard par les femmes de journalistes de province, » etc.
Là, en représentation aimable, en blue-jeans et baskets dirait-on aujourd'hui d'un patron de presse en week-end; totalement différent du redoutable patron du Figaro sur le pavé parisien. Toujours Janus bifrons. N'oublions pas la terreur de l'éditeur Michel Lévy, le 16 novembre 1859 (exprimée dans le Journal, à cette date), qui refusa de publier Les Hommes de lettres : « Si c'était autre chose… Mais éditer un roman contre Villemessant! Vous comprenez, il m'empoignerait! »
Les frères Goncourt ont donc, eux aussi, été prudents et n'ont pas forcé le trait dans leur roman, se réservant de soulager leur exaspération dans le secret du confessionnal nocturne, leur Journal. Le succès de l'un des plus éminents représentants de la petite presse ne pouvait que révulser les tenants de la sainte littérature. Il n'y avait d'ailleurs pas que les Goncourt à s'indigner. Théophile Gautier, selon le Journal des Goncourt du 1er mai 1857, raconte aux frères que Villemessant avait écrit à l'Empereur à propos d'une poursuite contre son journal : « Sire, vous nous laissez persécuter et cependant, nous sommes la littérature de votre règne.»
Le 5 mai suivant, les Goncourt relèvent ce que Scholl leur déclare : « Il croit au Petit Journal, à l'opinion publique de Dinochau, des brasseries […]; pour arriver, pense qu'une poignée de main de Villemessant vaut une bonne page. » Ils se détachent de la sympathie initiale qui les avait portés, du temps de Paris, vers ce jeune confrère. Ils sont déçus et ils s'en souviendront dans leurs Hommes de lettres en travestissant Scholl en Nachette. Ils sont aussi irrités par tous les dos courbés qui font leur cour au roi de la petite presse. Ils avaient quelques raisons de détester ce Figaro et son maître qui les avaient ridiculisés le 30 décembre 1855, sous la signature de Louis Goudall, au moment de la sortie de leur Voiture de masques. « Les Néo-Grotesques » titrait « le gagiste sans verve et sans talent de Villemessant » (Journal, 16 mai 1856). Le gagiste traitait les frères de « jumeaux de l'extravagance » et de « Siamois en goguette ».
Mais au-delà de cet épisode, les Goncourt étaient blessés par le succès de ce journal et de son patron pour un motif plus noble : le 1er septembre 1858, ils notent au sujet de « Sa Seigneurie » : « Cet homme - un misérable peut -être, un homme qui, à nos yeux, a nui à l'honneur des lettres, un faiseur…» Le grand mot est lâché : le succès de cet homme et de ce qu'il représente leur semble une insulte au talent littéraire, à leur sens de la probité intellectuelle, et peut-être aussi, secrètement, à leur propre insuccès. Cette notion est tellement ancrée en eux, elle fait tellement partie intégrante de leur cerveau, et de leurs tripes, qu'ils récidivent, le 2 mars 1861 : « l'histoire ne les oubliera pas, ces deux grands mots de ce temps-ci. Villemessant écrivant : "Sire, je suis la littérature de votre règne" et Mirès écrivant : "Sire, je suis le crédit de votre règne." »
Décidément, cela ne passait pas.
Il y avait incompatibilité foncière entre celui qu'ils considéraient comme un courtisan de l'Opinion publique, - et qui restera comme un maître du journalisme de distraction -, et les Goncourt qui, comme Flaubert, se considéraient comme les desservants farouches d'un culte, celui de l'Art, sans concessions au public, intransigeants sur leur conception quasi mystique de la Littérature.


ALAIN BARBIER SAINTE MARIE


Mémoires d'un journaliste

Tome 1

Tome 2

Tome 3

Tome 4

Tome 5

Tome 6

Retour page précédente