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L'Amicale de la Saint-Fiacre

1927 - Article de presse

Article de presse 1925
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Article de presse 1928

         La fête de Saint-Fiacre, favorisée par un temps superbe, vient de se dérouler brillamment dans notre commune, au milieu d’une assistance nombreuse et choisie.

          La corporation de Saint-Fiacre avait, comme chaque année, tenu à se distinguer.

          La statue du saint, placée sous un dais en mosaïque de fleurs, entouré de fruits magnifiques fut conduite en grande pompe et en musique jusqu’à l’église, magnifiquement décorée, où une messe solennelle fut célébrée.

          Le panégyrique du saint fut prononcé éloquemment par M. l’abbé Fonteny, curé de Pommeuse.

          A l’issue de cette cérémonie, une grande partie de la population s’était massée autour du monument élevé aux morts de la grande guerre, où une splendide croix de guerre fleurie, aux couleurs nationales, fut déposée.

          Sur la proposition de M. Girin, président de la corporation de Saint-Fiacre, il fut observé une minute de silence, minute d’émotion, évocatrice de cruels souvenirs.

          Le soir, un banquet de cent trente couverts réunissait les membres de la société chez Marius, le restaurateur bien connu, qui se surpassa, au dire de tous les connaisseurs.

          La plus franche gaieté ne cessa de régner pendant cette soirée, qui réunissait, à côté des membres de la société, la plupart des habitants actuellement en villégiature à Seine-Port.

          Au dessert, M. Legrand, maire de Seine-Port, président d’honneur de la corporation de Saint-Fiacre, prononça l’allocution suivante, interprétant ainsi très exactement l’impression de chacun :

          Mesdames, Messieurs,
Permettez-moi tout d’abord de remercier de tout cœur les personnes que je vois assises à cette table pour l’honneur qu’elles ont bien voulu faire à la corporation de la Saint-Fiacre.

          C’est la troisième fois que je préside cette fête familiale, qui rapproche si agréablement les habitants de Seine-Port en les faisant fraterniser dans un but de mutualité, et je suis doublement heureux de me trouver parmi vous aujourd’hui pour pouvoir exprimer, en mon nom personnel et au nom de toute l’assemblée, la satisfaction que nous avons éprouvée de la haute distinction dont M. l’abbé Duchein, notre vice-président d’honneur, vient d’être l’objet de la part du gouvernement de la République.

          Il y aurait beaucoup à dire si je voulais rappeler tous les titres qui donnent à M. l’abbé Duchein le droit de compter sur la reconnaissance publique. Mais à quoi bon relater ici les services rendus par lui pendant la durée de la guerre, alors qu’il était à la tête d’une ambulance bénévole qu’il avait établie lui-même et où il s’est dépensé si généreusement ? Le souvenir en est encore présent à tous les esprits.

          Je souhaite à notre nouveau légionnaire de jouir longtemps de la belle récompense qu’il vient de recevoir. Elle honore non seulement son titulaire mais encore ceux qui ont su reconnaître ses mérites. Et c’est à ce titre que j’adresse à notre sympathique curé l’expression de notre gratitude, en l’assurant de notre cordiale amitié.

          Je lève mon verre à la santé de votre vice-président d’honneur, à la corporation de la Saint-Fiacre et à tous les invités.

          Une salve d’applaudissements salue ces paroles.

          M. l’abbé Duchein, curé de Seine-Port, vice-président d’honneur de la société, notre nouveau légionnaire, visiblement très ému, se leva et remercia en ces termes :

          Monsieur le Maire,
Je suis profondément touché des félicitations que vous venez de m’adresser en termes d’une exquise délicatesse. Venant du magistrat qui préside si dignement aux destinées de la commune, elles me sont particulièrement sensibles, parce qu’elles confirment l’attachement de mes paroissiens dont j’ai reçu cette semaine de si nombreux témoignages. D’un cœur ému, à vous, Monsieur le maire, et à tous mes chers paroissiens, je dis un sincère merci.

          Mesdames, Messieurs,
L’année dernière, au sortir du banquet, plusieurs d’entre vous me firent cet aimable reproche : « Monsieur le curé, nous attendions un mot de vous. » Je m’incline aujourd’hui devant ce désir, auquel j’aurais scrupule de me dérober, d’autant plus que ce m’est une agréable occasion de vous redire la sympathie, plus que cela, l’amitié, que je vous porte à tous. J’ai dit l’amitié ; non point cette amitié banale et superficielle qui se paye de mots, mais une amitié profonde et dévouée qui ne demande qu’à se manifester dans nos relations de curé à paroissiens.

          Toute société traverse à son début une période de tâtonnements. La vôtre a connu le succès dès la première heure et la réunion de ce soir en est un merveilleux épanouissement. Soyez-en félicités, vous, membres participants, qui avez encore resserré les liens de fraternité qui ont présidé à la création de votre amicale. Soyer aussi remerciés, Mesdames et Messieurs, membres honoraires, d’avoir compris qu’aujourd’hui plus que jamais il faut chercher un terrain d’entente entre occupant et occupé et que la corporation de Saint-Fiacre offre aux uns et au autres un moyen de mieux se connaître, de plus s’estimer et, pourquoi ne pas l’ajouter ? de mieux s’aimer.

          Pour qu’une société soit viable, il faut a chacun de ses membres des idées analogues, un but commun, des liens qui rattachent les membres entre eux, qui rapprochent les classes entre elles. Sans ces idées, sans ce but, sans ces liens, il n’y a pas de société, pas de fraternité, pas de corporation. Il faut rompre avec cette théorie détestable du « chacun pour soi » que provoquent trop souvent des rivalités ; il faut, en un mot, élargir son cœur, et c’est le but de ces associations amicales où l’on se prête un mutuel appui, où l’on ne s’ignore pas, où l’on ne se jalouse pas, mais, au contraire, où l’on s’ingénie à se rendre service.

          Dieu me garde de faire de la politique dans cette réunion amicale, mais, sans aborder un domaine si fertile en divisions, je puis bien affirmer que tous, qui que nous soyons, quelles que soient nos opinions, nous désirons ardemment le relèvement de la France et la conquête de la place qui lui est due en Europe, la première par conséquent.

          Elle lui appartient par droit d’ancienneté, car nulle autre nation ne peut revendiquer quinze siècles d’existence et de rayonnement mondial. Elle lui appartient par droit de noblesse de caractère, car la France, en effet, fut toujours à l’avant-garde de la civilisation. Elle lui appartient par droit de dévouement, car elle vola toujours au secours des peuples opprimés. Elle lui appartient enfin par droit de conquête, puisque la France a sauvé l’Europe de la servitude que voulait lui imposer une nation de barbares, et qu’elle a payé cette victoire de quinze cent mille morts.

          Je me rappelle souvent, non sans émotion, ces paroles que m’adressait, il y a quarante ans, un magnat de Hongrie, un de ceux qui reflétaient la mentalité de son pays : « Si je n’étais hongrois, je voudrais être français. » Il traduisait à sa façon cet adage bien connu : « Tout homme a deux patries, la sienne et puis la France. » « D’ailleurs, ajoutait-il, je français de cœur et d’adoption. » Une nation qui provoque de tel aveux est grande et doit le rester. Chacun de nous doit y travailler de son mieux. Soyons donc les artisans de la grandeur et de la gloire de la France, et, pour réaliser ce programme national, à l’égoïsme de notre époque, opposons la cordialité et la concorde qui fusionne en une âme commune toutes nos aspirations. Qu’est-ce qui divise, en effet ? Ce sont les ambitions, les questions d’intérêt, les jalousies. Qu’est-ce qui rapproche et unit ? C’est la fraternité du cœur, autrement solide et féconde que celle qui est inscrite sur nos monuments publics.

          Nous oublierons ce qui divise pour ne nous souvenir que de ce qui rassemble et rapproche. C’est à cet idéal de paix et de concorde que je lève mon verre pour le bonheur de la France immortelle.

          Un triple ban montra à M. l’abbé Duchein, si aimé à Seine-Port, combien chacun se réjouissait de cette distinction si hautement méritée.

          Un bal des plus réussis prolongea la fête jusqu’aux premiers feux du matin.


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